Les « microbes » : démons ou victimes ?

Une nouvelle forme de violence urbaine est apparue, baptisée par l’opinion ivoirienne très imaginative les « microbes ». Le phénomène, né dans le quartier périphérique défavorisé d’Abobo, mais qui depuis fait tache d’huile, désigne les jeunes (très) organisés en petites bandes qui blessent ou tuent aveuglément à la machette, de jour comme de nuit, tous ceux qui ont le malheur de les croiser. Leur cible est indéterminée et, apparemment, leur objectif n’est lié à aucun intérêt autre que celui de la violence gratuite.

Par leur nature et leur cruauté, de tels actes sont inqualifiables. Mais puisqu’il n’y a pas de génération spontanée, et à défaut de les expliquer objectivement, il faut tenter au moins de les comprendre, notamment en recherchant les facteurs éventuels qui en sont à l’origine. Cette tentative s’impose pour au moins deux raisons. D’abord, la société ivoirienne est en proie depuis au moins deux décennies, à de nombreuses et terribles difficultés à tous les niveaux (crise politique, pauvretés des ménages, chômage des jeunes, crise des valeurs morales, etc.). Ensuite, la jeunesse, en particulier, est confrontée au chômage, à la précarité, parfois à l’abandon total ou partiel des parents et à une certaine indifférence des pouvoirs publics incapables de les prendre réellement en compte. Cette jeunesse se caractérise aujourd’hui par l’angoisse, les souffrances physiques et morales, le mal-être. Ces deux raisons, dès lors, débouchent sur les interrogations suivantes : dans la compréhension du phénomène des microbes, ne risque-t-on pas de confondre les causes et les effets ? N’est-ce pas l’arbre qui cache la forêt ? N’est-ce pas le sommet seulement visible de l’énorme mal souterrain qui menace d’implosion la société ivoirienne ? Les microbes, n’est-ce pas le symptôme d’une terrible maladie dont souffre notre société ? Les microbes sont-ils des démons brusquement sortis de nulle part ou sont-ils les victimes d’une société impuissante ou indifférente face à leurs problèmes existentiels ?

Dans les pays développés d’Europe occidentale, dans les pays pauvres d’Amérique du sud ou ici en Afrique où la misère est bien partagée, la violence urbaine des jeunes n’est pas en elle-même un phénomène nouveau. A des degrés divers, il existe partout de tels actes de violence qui, selon les circonstances locales, s’expriment de différentes manières : associations mafieuses, gangs, prostitution, tueurs à gage, groupes xénophobes ou racistes, enfants de la rue, travail des enfants, enfants soldats, microbes, etc.

Mais si les effets sont connus, les causes, ou plutôt les facteurs de ces phénomènes sont aussi bien connus, qui ont déjà fait l’objet de très nombreuses études et travaux à travers le monde. Ces travaux mettent essentiellement l’accent sur la responsabilité des politiques (fonction secondaire de l’Etat). Ce n’est pas un raccourci, mais de tels phénomènes de violence ne font que refléter, en surface, des conflits sociaux profonds. Aussi, dans le cas particulier de la Côte d’Ivoire, y a-t-il urgence de remplir enfin le cahier des charges presque vierge en matière de prise en compte de l’insertion des jeunes dans le tissu économique. Les potentialités sont nombreuses et diverses, notamment dans les domaines de l’agriculture, de l’élevage, du commerce, de la formation professionnelle, etc. Il faut un véritable programme dont la première étape sera la constitution d’un fichier d’aide à l’insertion des jeunes (identifiés, recensés, immatriculés, formés, encadrés et aidés financièrement) pour permettre, d’une part à l’Etat de récupérer le secteur informel, et d’autre part de disposer d’une main-d’œuvre qualifiée. Pour exemple, l’Etat peut reconduire le projet « chaîne PAC » des années 70 visant à développer les infrastructures commerciales ; des milliers de jeunes peuvent bénéficier d’une formation à l’étranger dans plusieurs secteurs pour la transformation sur place de certaines matières premières (mille (1000) jeunes peuvent être envoyés en formation d’ébénisterie à l’étranger chaque année pour permettre à la Côte d’Ivoire de transformer sur place le bois).

En tout état de cause, il n’est pas normal que la majorité des jeunes errent de jour comme de nuit dans les rues, se nourrissent de petits larcins, dorment à la belle étoile, etc. et que cela soit simplement considéré comme une réalité inévitable du système. Dans ce cas, il serait alors tout aussi normal que naissent des organisations mafieuses, des gangs de plus en plus cruels ; que se développent chez les jeunes des comportements suicidaires (alcool, drogue, etc.) et que l’irrespect vis-à-vis d’autrui et des institutions gagnent du terrain. C’est pourquoi la fonction primitive de l’Etat (contrainte, répression) doit ici céder la priorité à sa fonction secondaire (gestion des activités et bien-être des citoyens). En un mot, il faut sauver les microbes ! Sinon ils nous tueront tous !

Pr. Christophe Yahot, Université Alassane Ouattara, Bouaké.
Article initialement publié par Fraternité Matin le 5 avril 2014

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