Le pétrole n'aime pas la politique

Quelle irrationalité apparente sur le marché pétrolier ! Un baril à 3 dollars avant 1973, bondissant cette année là à 12, puis à près de 40 en 1979, puis s’effondrant dans les années 80, avant de repartir à la hausse pour culminer à 145 dollars en juillet 2008, pour se retrouver à 40 un an plus tard et le voici aujourd’hui à nouveau bien au dessus des 100 dollars. Certains y voient la preuve que le marché est fou ou aux mains des spéculateurs. La réalité est bien différente : certes, il est normal que le prix varie suivant les conditions économiques, mais le marché pétrolier est avant tout un faux marché, manipulé par les politiques, les révolutions, les guerres,…Le pétrole n’aime pas la politique, qui trouble le libre jeu du marché.


L’OPEP contre le marché

Toute l’histoire du pétrole est marquée par les événements politiques et les décisions des Etats. Dans les années 60, on avait un marché assez concurrentiel, avec des substituts (comme le charbon) abondants, d’où un prix assez bas, autour de 3 dollars le baril. Mais les Etats producteurs du tiers-monde ont pris le contrôle du pétrole et constitué un cartel, l’OPEP. Cet organisme, qui a plus de 50 ans aujourd’hui, est un cartel d’Etats et les décisions prises sont purement politiques : manipuler les prix pour faire pression sur les occidentaux et gonfler la rente pétrolière. Ce sont d’ailleurs les ministres qui décident lors de ces sommets.

Ce cartel de l’OPEP représentait 85% des exportations de pétrole dans les années 70. La tentation était donc grande de s’en servir comme d’une arme politique. L’occasion a été donnée par la guerre de 1973 entre Israël et ses voisins et le pétrole a été utilisé comme arme contre les Occidentaux soutenant Israël. Un cartel d’Etats est de toute façon un acte politique, et ce cartel a pu artificiellement multiplier par 4 les prix. La révolution iranienne renversant le Shah en 1979 et installant un pouvoir islamiste a été aussi un phénomène politique, raréfiant artificiellement l’offre et permettant à l’OPEP de multiplier à nouveau les prix par 3.

Mais le marché finit toujours par reprendre ses droits et par contourner l’obstacle politique, même si celui-ci ne cesse de perturber le libre jeu du marché. Le marché ne reste jamais inerte ; un prix artificiellement élevé, en raison de la restriction de l’offre par l’OPEP -autre décision politique- fait que certaines productions –comme le pétrole off-shore de la mer du Nord, deviennent rentables. Le résultat des manipulations de prix de l’OPEP, c’est l’extraordinaire développement de la recherche pétrolière et de son exploitation, avec le pétrole de la mer du Nord (Norvège et Royaume-Uni), de la Russie, du Mexique, du Canada, tous pays n’appartenant pas à l’OPEP et respectant les lois du marché. L’OPEP a creusé sa propre tombe : ses prix politiques manipulés à la hausse ont permis cette explosion de l’offre hors OPEP et conduit au contre-choc pétrolier des années 80 : le prix du pétrole a baissé.

Des quotas à la guerre

Mais les Etats ont toujours des armes en réserve pour contrer le jeu du marché ; l’OPEP a donc fixé des quotas, définis de manière unilatérale par les ministres de l’OPEP : en restreignant artificiellement l’offre par cette décision politique, le but était de faire remonter le prix. Mais plus le prix montait, plus la production de pétrole hors OPEP se développait et plus les sources alternatives d’énergie devenaient rentables et remplaçaient une part du pétrole. Là encore, des décisions politiques intervenaient lorsque ces énergies alternatives résultaient de prix manipulés par des subventions, comme pour l’énergie éolienne ou solaire : on voit d’ailleurs comment l’Etat n’a pas de suite dans les idées puisqu’il change sans cesse les règles du jeu : ceux qui ont cru faire une bonne affaire avec les aides pour l’électricité solaire s’en mordent les doigts ; ils auraient du savoir que l’Etat n’est jamais un partenaire fiable.

La guerre, qui est toujours une décision politique (alors que le commerce est toujours un facteur de paix, comme Montesquieu l’avait déjà compris) a encore perturbé le marché pétrolier avec l’invasion du Koweït par l’Irak, puis la guerre du Golfe en 1990-1991 : c’est bien la guerre qui a réduit l’offre de ces deux pays, pas le simple fonctionnement du marché ; de même lors de l’opération américaine en Irak en 2003. Dans tous les cas, que ces guerres aient ou non une part de justification est une autre question, ce sont bien des décisions politiques et militaires qui ont perturbé la production et fait monter artificiellement les prix.

La période récente n’a fait que confirmer ces phénomènes. Les événements politiques dans le monde arabe, en Tunisie, en Egypte, aujourd’hui en Libye avec la folie destructrice de Kadhafi, mais aussi les révoltes pour l’instant moins marquées dans d’autres pays exportateurs de pétrole, ont créé un climat d’incertitude, voire réduit les exportations de pétrole et poussé à nouveau les prix bien au dessus de 100 dollars. Bien entendu, la question n’est pas celle de la légitimité de ces révoltes, mais au départ il y a bien une réalité politique (celle de dictatures) suivie d’autres événements politiques, fussent-ils libérateurs. Le pétrole en particulier, les marchés en général n’aiment ni la politique, ni les révolutions, ni la guerre.

Le marché libre est tout sauf statique

Est-ce à dire que sans la politique, les prix seraient restés stables ? Croire cela est un non sens, hérité des idées néoclassiques d’équilibre ; rien n’est plus mobile que la vie économique ; il est donc normal et nécessaire que les prix varient. Le prix est un vecteur d’information : il indique les raretés présentes et futures ; le prix est un élément d’incitation : un prix qui monte incite à développer l’offre et calme la demande ; un prix qui diminue incite à réduire l’offre et encourage la demande ; c’est ainsi que, par l’intermédiaire des entrepreneurs et des clients, le marché s’adapte sans cesse. Mais il n’est jamais statique parce que tout évolue, donc les prix bougent pour exprimer ces changements permanents.

Encore faut-il pour que le marché fonctionne que la politique ne l’en empêche pas. En ce sens, et c’est vrai du pétrole comme du reste, toute intervention politique est perturbatrice. C’est vrai du simple interventionnisme, à commencer par tout ce qui crée de faux prix (subventions, impôts, prix contrôlés,…) ; c’est encore plus vrai quand la politique réduit artificiellement l’offre (les quotas de l’OPEP, les guerres, les embargos, etc.). Depuis près de cinquante ans, le marché pétrolier n’est plus un marché libre ; il évolue au gré de la politique internationale, des décisions d’Etats peu transparentes et peu démocratiques, de désirs étatiques de puissance ou des folies des dictateurs.

Or le pétrole a besoin de vrais prix et de vrais marchés. Pourquoi ? Parce que c’est, on l’a assez dit, un produit non renouvelable, une ressource rare. Il faudra un jour remplacer le pétrole, quand il n’y en aura plus. Croire que ce remplacement viendra des décisions politiques est une autre erreur, car la politique est myope et ne voit pas au-delà de la prochaine échéance électorale, alors que le marché libre a une vue à plus long terme. C’est ainsi que toutes les prévisions politiques en matière de réserves pétrolières se sont avérées fausses. A l’époque du club de Rome, dans les années 60, les premiers modèles informatiques montraient « scientifiquement » que nous n’aurions plus de pétrole en l’an 2000 ; mais un modèle ne repose que sur les hypothèses de départ et le résultat est induit par ces hypothèses ; nous sommes en 2011 et il y a toujours du pétrole. Puis on a dit que le pic de production était pour l’an 2000, ce qui est autre chose ; maintenant on dit 2020 ou 2030 et on sait qu’il y aura encore du pétrole en 2040, et on découvre tout le temps de nouvelles réserves.

Mais personne ne peut dire, et surtout pas la classe politique, jusqu’à quand. Ni même quelles seront les énergies alternatives de demain, que seul le marché permettra de découvrir peu à peu. Cela nécessite un vrai marché, non manipulé, et de vrais prix. Il est clair que les pays émergents consomment de plus en plus de pétrole : la tendance est donc à la hausse ; mais des retournements de conjoncture (comme en 2009) peuvent jouer en sens inverse ; à très long terme, la disparition progressive du pétrole, ou des conditions plus dures d’exploitation (pétrole sous les pôles, ou encore schistes bitumineux) devraient logiquement faire monter le prix. A combien ? Quand ? Personne ne le sait. Il faut préparer l’avenir dit-on, avec les énergies de demain. C’est juste. Mais la seule façon capable de préparer l’avenir, c’est de laisser les entrepreneurs répondre à l’évolution des marchés. Si le pétrole devient hors de prix, il y aura des innovateurs pour trouver autre chose. Mais imaginer que ce sont les politiques, omniscients, qui prépareront l’avenir est un non sens. Ils se sont toujours trompés et leurs interventions régulatrices, manipulatrices ou militaires n’ont fait que brouiller les signaux et empêcher de trouver les vraies solutions. Séparer la politique de l’économie est le plus sur moyen de préparer l’avenir, y compris l’après-pétrole.

Par Jean-Yves Naudet, éminent économiste français. Il enseigne à Sciences Po Aix et à la faculté de droit de l'Université Aix-Marseille III. Il est membre du collège des personnalités qualifiées d’Audace Institut Afrique. Article publié en collaboration avec http://www.libres.org/

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