Quelle couverture médiatique de la campagne électorale en Côte d'Ivoire ?

Audace Institut Afrique a initié, vendredi 15 octobre, une journée d’information à l’attention des journalistes de Côte d’Ivoire. Cette date historique  a marqué l’ouverture de la campagne électorale alors que depuis 2005 les Ivoiriens espèrent se rendre aux urnes.


Cette journée a permis à une trentaine de journalistes d'aborder sans tabou leur rôle de communicants dans cette période sensible. Quel est le rôle des médias dans la société contemporaine, en Afrique, en Côte d’Ivoire ? Et s’il n’y avait à choisir qu’entre être un contre-pouvoir ou un gardien du pouvoir en place, quel choix pour ces médias ?

Informer, éduquer, enquêter, alerter et agir

Partant de ces deux questions, l’exposé de François Ndengwe a identifié cinq indicateurs qui permettent d’évaluer le rôle des médias et des journalistes. Ces indicateurs concernent la capacité de ces médias à : informer, éduquer, enquêter, alerter et agir pour une « toujours plus parfaite union » de la nation.Mais avant tout, l’exposé conçu comme un échange, a cherché à cerner les notions de pouvoir et de contre-pouvoir régulièrement attribuées aux médias. Ceux-ci sont même souvent qualifiés de 4ème pouvoir. Qu’est-ce qu’un pouvoir ? Pourquoi parler de 4e pouvoir ? Quels sont les trois premiers pouvoirs ? D’où vient l’idée de cette séparation du pouvoir.

La séparation des pouvoirs et contre-pouvoir

Hommage a été rendu à Montesquieu dont l’essai politique L’Esprit des Lois, paru en 1748 est le fondement théorique de la séparation des pouvoirs dans le gouvernement moderne. Analysant le mode de gouvernement anglais, Montesquieu a élaboré une théorie dont l’aboutissement pratique est la Constitution des Etats-Unis d’Amérique : trois pouvoirs séparés, indépendants qui se tiennent dans un système dit de «check and balance » : le pouvoir législatif dont l’organe est le Congrès ; le pouvoir exécutif, dont l’organe est le Président des Etats-Unis ; et le pouvoir judiciaire, qui a pour organe la Cour Suprême.

Cette séparation des pouvoirs, ce « check and balance », neutralise par avance toute tentative de tyrannie, garantit les libertés, dont la défense et l’élargissement sont la raison d’être d’Audace Instutit Afrique. En Afrique, cette séparation est bafouée. Il y a confusion des pouvoirs, soumission des deux autres au pouvoir exécutif, et surtout concentration des trois pouvoirs dans les mains d’un homme ou d’un clan autour de ce dernier.

L'objectivité n'existe pas parce que l'homme n'est pas un objet

Dans ces conditions, médias et journalistes ont un rôle irremplaçable à jouer. Ils doivent le faire, en s’améliorant chaque jour dans chacun des cinq indicateurs mentionnés plus haut. S’il est vrai que l’objectivité n’existe pas, puisque les hommes n'étant pas des objets ont naturellement, inéluctablement, des préférences, les journalistes ne doivent pas faire de faux-semblants. Ils ont droit d’avoir leur parti pris. Seulement, ils devraient le faire savoir, et par dessus tout, argumenter, tout en restant logiques et éthiques.

Pour être plus efficaces, et mieux résister aux attaques dont ils sont l’objet, les journalistes doivent agir, non pas isolément, mais collectivement, organisés professionnellement. Le cadre de cette action efficiente pourrait prendre la forme d’un pentagone de déontologie dont les côtés sont : le Droit, les Associations Professionnelles, l’Obligation de connaissance, la Logique, l’Ethique.

Muni d’un tel cadre, médias et journalistes seront capables non seulement de résister aux attaques des pouvoirs en place, mais aussi de faire le ménage au sein de leur profession pour se débarrasser de la presse de caniveau, qui déshonore leur profession.

La dévotion à la vérité

Ainsi, seront-ils en cohérence avec la Vérité, pour laquelle François Ndengwe demande dévotion ; Vérité qui est le « plus sûr contre-pouvoir » et qui seule rend libre (Saint-Jean, 8,32).

En deuxième partie de rencontre, Gisèle Dutheuil a abordé le rôle des partis politiques dans une démocratie, leurs missions et leurs obligations. Les partis politiques doivent concourir à la formation de la volonté du peuple et à l’expression du suffrage. Fondement de la démocratie, ils peuvent pourtant la mettre en péril s’ils se réfugient dans le discours ethnique à défaut de programme mais également s’ils n’acceptent pas la compétition et qu’ils refusent que le parti sorti des urnes puisse gouverner seul.

Rompre avec le discours ethnique

Le discours ethnique doit en effet être banni. Connaître l’origine  ethnique d’un candidat ne peut pas être un thème de campagne. On n’a d’ailleurs jamais noté un niveau de développement significativement supérieur dans les régions dont sont originaires les différents présidents qui se sont succédés depuis les indépendances. Les élections ne sont pas une guerre ethnique, elles ne sont pas une compétition entre les ethnies. Les partis politiques ont le devoir de faire comprendre cela à leurs militants. La compétition se déroule entre les partis et entre les dirigeants de ces partis. Les ethnies des dirigeants en compétition n’ont pas à se dresser les unes contre les autres, ni à s’entretuer. La raison la plus évidente est que les candidats à l’élection et l’équipe sortie des urnes ne peuvent être considérés comme le pouvoir. Le pouvoir est détenu par les populations. Toute personne évoluant au sein de la société dispose d’une part d’autonomie, de liberté, de responsabilité et donc de pouvoir. Parler de l’ethnie d’un candidat ne peut donc être un thème de campagne. Les journalistes peuvent d’ailleurs à travers leur travail évincer les communications reposant sur ce thème en recentrant les communications autour des programme de gouvernement de manière à ce que les populations puissent faire un choix éclairé au moment du vote.

Le parti sorti des urnes doit exercer le pouvoir seul

Dans une démocratie, il y a une compétition entre des partis politiques et un libre choix des électeurs. L’objectif est d’assurer l’intérêt commun à travers une saine compétition. Les partis, dans l’élaboration d’une démocratie, doivent accepter le multipartisme et l’alternance au grès d’élections démocratiques. Bien que l’on prône en Afrique la notion de partage, le pouvoir partagé entre les différents partis politiques revient à un partage du gâteau au profit d’un groupe d’hommes et au détriment des populations. Ce partage entraîne une déresponsabilisation des dirigeants, une disparition du contre-pouvoir que constitue l’opposition dans une démocratie. Au-delà, c’est une imposture envers les populations qui n’ont plus de raison de se rendre aux urnes si leur choix est trahi et bafoué. Ce partage freine l’alternance et conduit à l’inertie et à la loi du silence. Par contre, l’exercice du pouvoir par l’équipe de politiciens sortie des urnes permet de mettre en place le programme politique choisi par les populations donc de respecter leur choix. Le flou disparaît et l’équipe en place devient pleinement responsable face aux populations et face l’opposition qui peut exercer son rôle de contre-pouvoir efficacement. L’alternance politique est facilitée. Ce mode de gouvernance, loin de l'égoïsme conduit au respect du plus grand nombre.

Le président américain Thomas Jefferson déclarait un jour : « Puisque l’opinion du peuple constitue le fondement de notre gouvernement, notre premier objectif devrait être de bien l’informer; et si je devais choisir entre un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, je retiendrais sans hésiter la seconde solution » C’est dire la place de l’information dans la vie d’une nation. Le pouvoir des mots, de la parole, des images peut attiser ou calmer les cris.

La responsabilité sociale des médias

Alors que la Côte d’Ivoire est encore fragilisée par une succession de coups d’État, l’éthique des médias est primordiale pour apaiser le processus électoral qui s’ouvre. Présentés comme le quatrième pouvoir, la voix des sans voix, les médias ont une mission d’intérêt général. La liberté des médias est l’extension de la liberté collective d’expression, fondement de la démocratie. Il en découle une forte responsabilité sociale.

Les journalistes ont le pouvoir, à travers leur communication et l’orientation des interviews qu’ils mènent, de marginaliser les discours ethniques ; d’obliger les candidats à recentrer leurs discours autour de leur programme de gouvernement; de populariser les programmes des différents candidats, d’en débattre dans des termes accessibles aux populations, jouant ainsi pleinement leur rôle formateur. Tout cela peut se faire en respectant la ligne éditoriale des journaux employeurs. Engagement ne veut pas dire inefficacité.

 

 

 

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